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De l’apothicaire au pharmacien

Qu’est-ce qu’un apothicaire ?

Le mot « apothicaire » vient du grec « apothékê », qui signifie entrepôt ou réserve, et du bas latin « apothecarius » qui désigne le boutiquier, celui qui « tient » un commerce.

Au fil des siècles, cette définition très large s’est précisée autour de l’activité pharmaceutique, c’est-à-dire la préparation et la dispensation du médicament. Toutefois, cet « homme du médicament », est aussi et pendant des siècles, concomitamment, un épicier et un droguiste, qui exerce dans le cadre d’une corporation.

Médecin, entre un apothicaire pilant dans un mortier et un herboriste dans un jardin Antidotaire ; Collectorium chirurgicum
Bernard de Gordone [Auteur], Guy de Chauliac (1290 ?-1368) [Auteur], 1461, Folio 154 v, LATIN 6966

À la fin du XVIIIe siècle, et en particulier à partir de la Déclaration royale du 25 avril 1777, qui sépare de manière définitive la pharmacie de toute autre activité, le mot est remplacé par celui de « pharmacien », apparu en 1620. Toutefois le mot « apothicaire » continue a être employé en Allemagne, aux Pays-Bas, en Suisse alémanique sous la forme Apotheker, ou encore « apteka » dans les pays slaves.

Qu’est-ce qu’un pharmacien

Le mot « pharmacie » a pour origine le grec « pharmakeia » qui dérive de « pharmakon », et du latin médical « pharmacia », dans le sens à la fois de toxique (poison) et de médicament (remède).

« Tout est toxique, rien n’est toxique, tout est une question de dose… » aurait dit le célèbre médecin et iatrochimiste, c’est-à-dire favorable à la « médecine chimique », Paracelse (1493-1541).

, à défaut d’être totalement attestée, résume d’une certaine façon toute la problématique du médicament se trouve dans cette phrase.

Enfin, pour l’anecdote, en 1314 « Farmacie » a le sens de « remède purgatif »…

Le mot « pharmacien » est donc l’héritier d’une riche polysémie.

L’apothicaire dans sa boutique

Dans l’Antiquité, la médecine et la pharmacie étaient confondues et s’exerçaient dans le même local. Des officines sont connues en Italie : celle de Galien à Rome et celle qui a été exhumée des fouilles de Pompéi avec une enseigne spécifique et, aux murs, des mentions de remèdes et de prix.

Les Arabes au VIIIe siècle ouvrent les premières officines ou « boutiques aux drogues », que les échanges commerciaux font se répandre sur les rivages méditerranéens.

En France, comme ailleurs, l’installation de la boutique est bien sûr d’abord rudimentaire, mais son emplacement est important : rues passantes, angles de rues, places, proximité de l’église ou du marché.…

Devanture et cabinet de curiosités

La nature de l’activité est indiquée aux passants de multiples façons : inscriptions sur la façade, puis enseignes dessinées, sculptées, forgées, rappelant les drogues ou les instruments : vipères (Aux vipères d’or chez Moïse Charas à Paris à la fin du XVIIe siècle), cerf, licorne, salamandre, cygne, etc., ou mortier (Au mortier d’or par exemple). Le mot « or » est fréquent, métal des alchimistes et des iatrochimistes, et symbole d’excellence.

On trouve aussi la célèbre devise « In his tribus versantur » associée aux trois symboles du serpent, du palmier et du rocher, représentant les trois règnes de la nature, mais aussi le cycle de la vie et la fertilité.

Beaucoup de boutiques ont un aspect « surnaturel » due à la présence, délibérée, d’animaux empaillés afin d’y créer un univers à la fois fascinant, inquiétant et ésotérique symbolisant le triomphe de la médecine et de la thérapeutique sur la maladie et sur la mort…

  • Observations sur la nature et les propriétés de divers produits alimentaires ... la vie humaine. [Traité médical identifié comme une copie latine illustrée du Taqwim al-Sihha traduite sous le nom deTacuinum sanitatis]
    Albucasis (0936-1013) [Auteur], vers 1390-1400, Folio 49V, NAL 1673
  • Le Jardin et Cabinet poétique de Paul Contant, apothicaire de Poitiers. - A Poictiers : par A. Mesnier, 1609. In-4
    Contant, Paul (1562 ?-1629 ?) [Auteur], Planche 6, S-4044, BNF

« Il y a, dit-il, un ciel de papier à quoi sont attachés quatre globes de verre et une terre qui représentent les quatre éléments. Il y a deux enfants sans pieds, mais un autre qui en a trois, un caméléon qui change de couleur autant de fois qu’on change d’objet, une crocodile bien grande qui ont toujours des vers dans les dents et il y a un petit oiseau qui, sans aucune appréhension, les vient manger... »
À propos du Cabinet de Laurent Catelan, d’après un manuscrit anonyme cité dans La pharmacie à Montpellier, Marty, 1889

Des intérieurs spacieux et ordonnés

La « jonction » des XVIIe et XXVIIIe siècles est marquée par un embellissement des boutiques qui deviennent plus claires, plus accueillantes et moins inquiétantes. La spécialisation du métier et son ascension dans l’échelle sociale nécessitent de mettre de l’ordre dans ces amoncellements afin de répondre plus rationnellement aux trois grandes fonctions de l’officine : stocker les drogues dans des conditions satisfaisantes, préparer les médicaments et les conserver de même, accueillir les patients correctement pour leur dispenser ces préparations.

On aboutit ainsi à une sorte d’officine « idéale » dont l’emplacement doit aussi être sain et spacieux, et l’aménagement pensé de manière à optimiser la tâche de l’apothicaire et de son personnel, apprentis et compagnons. Jean de Renou avait déjà bien décrit tout cela en 1626 dans ses célèbres « Œuvres pharmaceutiques ».

L’arrière-boutique ou laboratoire

Une partie du local ou une pièce séparée sert de laboratoire, c’est-à-dire de lieu où s’effectuent les opérations chimiques, même si la chimie n’est encore que balbutiante et imprégnée de l’alchimie qui l’a précédée et l’a fait beaucoup progresser.

Il s’y trouve donc un ou plusieurs fourneaux, étuves, hottes et alambics, et toute la verrerie et les vaisseaux, c’est-à-dire la vaisselle de laboratoire, nécessaires aux opérations pharmaceutiques.

Il faut aussi des bancs pour les personnes qui attendent leurs préparations, et des sièges pour le maître, pour les visiteurs et ceux qui viennent bavarder, sans oublier le médecin, qui n’est pas forcément, comme on le croit souvent, un adversaire ou un ennemi, et qui peut venir s’entretenir de prescriptions, voire procéder à des consultations au sein même de l’officine.

Rationalité, électricité, modernité

Au milieu du XIXe siècle, l’aménagement est devenu très rationnel. La pharmacie est maintenant une vraie science et son exercice un vrai commerce…

Couleurs et lumières deviennent des marques de séduction et d’attirance. C’est, en dehors de l’éclairage au gaz ou à l’électricité, l’époque des bocaux d’eau colorée qui constituent une marque distinctive de la destination du local professionnel, surtout bien sûr à l’heure où la nuit tombe et où les clients sortent de leur travail.

  • Médecins et apothicaires - Album de platinotypies. Collection de pots de pharmacie
    Blancard, Hippolyte, 1900
  • Pharmacie Joseph Cellier à Montpellier
    Dans la vitrine, trônent deux monumentaux vases de verre cylindriques munis de leur couvercle, XXe siècle, photographie, Montpellier, collection particulière

Dans Tartarin sur la montagne, Alphonse Daudet mentionne : « un passant se glissait dans la ville éteinte où rien n’éclairait plus la façade des maisons que les réverbères et les bocaux teintés de rose et de vert de la pharmacie Bézuquet se projetant sur la placette… ».

La raison majeure des modifications que subissent tant la configuration des locaux que leur décoration et leur aspect extérieur est la disparition progressive et totale du médicament magistral et officinal au profit du médicament spécialisé.

Usine de Courbevoie, atelier des produits chimiques
ADRIAN, Louis Alphonse Société française des produits pharmaceutiques, Edition Paris : 1898, Cote 051780, Dessinateur Poyet

Il est en effet peu à peu devenu impossible au pharmacien d’officine de réaliser lui-même le médicament, prescrit ou non, pour des raisons de complexité, de qualité, de réglementation et de quantité.

Si le pharmacien est l’héritier de l’apothicaire, l’activité d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celle d’autrefois, d’un autrefois d’ailleurs pas si lointain…

La transformation accélérée de la profession tient à une articulation de nombreux facteurs :

  • l’évolution de la confection du médicament, passée de la préparation magistrale ou officinale, à la spécialité ;
  • l’évolution de la médecine et à sa bien meilleure connaissance de la pathologie et de la thérapeutique ;
  • l’informatisation de plus en plus importante des activités professionnelles ;
  • l’accroissement des obligations d’ordre réglementaire ;
  • enfin, l’élargissement de l’accès aux soins qui, s’il n’est pas parfait, s’est néanmoins beaucoup amélioré.