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Des mots pour des pots

Dès le Moyen-Âge, les apothicaires commandent des pots en fonction de leurs besoins pour conserver et stocker les produits pharmaceutiques. Leur composition complexe et organique nécessite en effet d’être mise à l’abri de la lumière, de l’humidité, de la poussière, et des insectes. Les pots jouent donc un rôle essentiel dans la préservation de leurs contenus pharmaceutiques.

La variété et le caractère remarquable du dépôt de M. Jacques Bousquet nous permettent de décrire la plupart des pots qui pouvaient figurer et servir dans une apothicairerie montpelliéraine, ou méridionale, entre le XVIe et le XVIIIe siècle.

L’usage des pots détermine leur forme : les remèdes liquides (sirops, miels et huiles) requièrent un contenant verseur, tel que les cruches, les chevrettes pour mettre les. Les onguents et autres électuaires, plus solides, sont plutôt conservés dans des pots à large col et nécessitent des pots de diverses grandeurs, du pot de débit au pot de monstre.

Les appellations de ces pots sont très imagées : chevrette, pot à canon, pot de monstre… L’albarello, pot le plus ancien d’origine italienne, servait initialement à conserver des confitures avant de contenir des drogues plus solides, poudres, épices…

La petitesse du Pot de détail ou de débit pourrait évoquer ceux que l’apothicaire réservait à ses clients pour la distribution des remèdes au détail, même si en réalité ces pots, non conservés en raison sans doute de leur caractère d’usage fréquent, devaient être plus petits, ordinaires et d’un transport plus aisé (petits récipients en bois, ou fioles en verre)

Le “pot à canon” est nommé ainsi à cause de sa forme particulière qui rappelle l’embouchure d’un canon. Il servait à mettre des électuaires – une pâte médicamenteuse administrée par voie orale –, des baumes ou bien des pommades.

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La panse cylindrique du pot à canon, posée sur un piédouche, rappelle la forme du pilulier, qui est cependant plus petit.

Les premières occurrences connues de pots à canon à Montpellier se trouvent dans les commandes passées à Daniel Ollivier et Pierre Favier dans les années 1630.

La chevrette est un pot de faïence à bec dont le terme chevrette ou cabrette viendrait du latin caprunculum. Elles sont reconnaissables par leur anse d’un seul côté pour prendre le pot à une main, à l’opposé un petit tuyau pour verser le liquide contenu – sirops, huiles – ; l’ouverture au-dessus est large afin de remplir le pot facilement.

Dès la fin du XVIe siècles, les chevrettes sont produites par des potiers languedociens qui en font leur spécialité.

Le souci de la qualité de la conservation est à l’origine de la mise à l’écart progressive des chevrettes par les pharmaciens, car la forme de l’ouverture laisse passer l’air qui altère le contenu médicinal. L’utilisation de bouteilles en verre sera préconisée par la suite.

Entre la fin du XVIIe et le début du XVIIIe siècles, la manufacture de Jacques Ollivier fait de la fabrication de cruches sa spécialité et en produit de grandes quantités.

Les cruches sont réalisées ordinairement en terre de grès et servent aux infusions des huiles et parfois la cruche a pu être confondue avec la chevrette par quelques greffiers étourdis.

Le seul ouvrage de pharmacie à évoquer ce contenant est celui de Nicolas Lémery en 1716.C’est à lui que l’on doit de savoir qu’elles « sont ordinairement de terre de grés » et « servent aux infusions des huiles ». Cependant, on ne dispose pas d’argile à grès en terres languedociennes  ; les pharmaciens se contentent donc de faïences, qui servent essentiellement pour la conservation des eaux et des sirops.

Le pot de montre sert à la conservation des produits emblématiques des apothicaires dès le XVIe siècle, jusqu’à devenir l’enseigne des officines puisqu’ils symbolisent le métier de pharmacien et attirent le regard des chalands.

Ostentatoires, ils sont rares et manifestent toute la dextérité et le savoir-faire des artisans qui les ont produits. Il s’agit donc de pièces d’exception, de grandes tailles avec des ornements recherchés, parfois recopiés d’après gravures.

La fonction de monstration de ces pots explique la nature de leurs contenus : il s’agissait de mettre en valeur les compositions les plus nobles, comme la thériaque, le chêne d’alkermès ou le mythridate.

Dans les contrats entre apothicaires et potiers, les vases de montre sont rarement évoqués car ils ne forment pas la plus grande partie des commandes, consacrées principalement aux chevrettes et pots à conserves mis en rayonnage. Le complément « de montre » est aussi utilisé pour désigner des coupes consacrées à la présentation de remèdes solides.

Il semble que le vocable albarello dérive du persan el barani, transposition du médecin al-Birûni qui vivait entre 973 et 1050 . D’origine islamique, tout comme le vase désigné, le mot n’est jamais employé dans les terres méridionales alors que la forme se rencontre en abondance parmi les artefacts archéologiques ainsi que sur les rayonnages des apothicaireries privées ou hospitalières. Les plus anciens ont été confectionnés à Marseille dans les ateliers de Sainte-Barbe dès le début du XIIIe siècle.

  • Albarello
    Montpellier, atelier Daniel Ollivier. XVIIe siècle

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    Montpellier, musée Fabre
  • Albarello
    Montpellier, atelier Daniel Ollivier. XVIIe siècle

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    Montpellier, musée Fabre

La question de la dénomination régionale de la forme albarello reste donc entière. Faut-il identifier comme des albarelli les « potz vertz p. las onguens » inventoriés en 1471 ou les pots « pour tenir conserves et opiates » qui, en 1532, garnissent les étagères d’une apothicairerie nîmoise ? Rien n’est moins certain, même si le pot à conserve présente généralement une forme cylindrique et si l’on ne connaît guère d’autres formes de pots de pharmacie que celles énumérées ci-dessus.

De l’ornement des pots

La diversité des matériaux et des techniques d’ornement témoignent de la recherche d’une adéquation entre les contenants et leurs contenus.

L’ornement des pots a un rôle esthétique et informatif :

  • Le décor peint – et très travaillé pour certains pots, est principalement destiné à mettre en valeur les produits présentés en devanture des apothicaireries.
  • Les inscriptions, lorsqu’elles sont peintes aussi, renseignent très précisément la nature des contenus.
  • Intrinsèque à l’ornement des pots, le procédé de fabrication (cuisson, émaillage...) est également déterminant pour assurer les qualités conservatives des contenants.

De la fonction de conservation

Afin de garantir la bonne conservation des composés d’origine organique, le revêtement des pots par du verre – glaçuré ou émaillé – est indispensable.

Les vases émaillés de fabrication orientale sont très prisés, car de bonne facture et recommandés par des médecins renommés. L’importation de pots de Syrie, d’Égypte ou de l’Empire Ottoman à Montpellier et aux alentours était d’autant plus aisée grâce à la situation commerciale de la ville.

Certaines propriétés sont accordées à des matériaux spécifiques par les médecins. Arnaud de Villeneuve attribue par exemple des vertus prophylactiques aux vases d’or ou dorés à la feuille, ce qui explique le lustre doré de certains pots.

De la fonction publicitaire des pots

L’ornement participe avant tout de la monstration des produits vendus par les apothicaires, dans le but d’attirer le chaland.

Les vases ou pots de montre, importants par leur taille et leurs ornements, sont justement baptisés ainsi en référence à leur fonction ostentatoire.

L’engouement des apothicaires pour ces belles pièces est à l’origine d’une critique du médecin Guillaume Rondelet :

« S’ils employaient, dit-il, ce qu’ils dépensent pour ces choses superflues et inutiles à acheter les meilleurs médicaments, ce serait mieux pour eux et pour les malades ; mais c’est la folie commune à presque tous qui négligent être et préfèrent paraître. »

Les caractères peints

Les caractères écrits renseignent sur la nature du contenu des pots.

L’inscription, située dans un cadre, cartouche ou phylactère, peut être ajoutée par étiquette rapportée ou fixée directement dans l’émail.

Tous les faïenciers ne savent pas écrire le latin ou ne disposent pas de traités de pharmacopée, aussi les indications sont fournies par l’apothicaire lui-même.

L’écriture peut donner une idée de l’origine de ces pots  : certains tics graphiques (abréviations particulières, forme du phylactère) permettent l’attribution à un atelier particulier, à l’instar de la cédille d’abréviation caractéristique des ateliers de Pierre Favier.

Les manufactures languedociennes

La production de pots se développe à Montpellier dès la fin du Moyen-Âge et perdure jusqu’au XVIIIe siècle.

Le savoir-faire des potiers languedociens est très polyvalent : les fouilles ont révélé des pots d’argile brute, glaçurée et émaillée. Un revêtement mixte (émaillage de l’extérieur et simple glaçure à l’intérieur) est très souvent appliqué depuis le Moyen-Âge, pour des raisons économiques.

La faïence est d’emblée préférée à la terre vernissée, pour des raisons esthétiques et hygiéniques.

L’emploi nécessaire de revêtements émaillés pour la bonne conservation des remèdes conduit à une spécialisation de certains céramistes dans le domaine de l’apothicairerie.

Dans le Languedoc, Pierre Estève (Montpellier) et Antoine Syjalon (Nîmes) sont les premiers maîtres d’ateliers à s’engager spécifiquement dans cette voie, qui se perpétue ensuite grâce aux contrats d’apprentissage.

Influences et évolution de l’ornement

Le répertoire décoratif de la production languedocienne évolue considérablement entre le Moyen Âge et l’époque classique, au gré des influences.

Entre le XIIIe siècle et le XVe, les influences des céramistes du Languedoc sont plutôt ibériques.

Les manufactures se tournent ensuite vers l’Italie entre le XVIe et le XVIIe (notamment grâce aux importations de pots transitant par Lyon). Les décors dits a quartieri, dans le goût des majoliques de Faenza ou de Montelupo, sont attestés en particulier dans les produits de Nîmes et Montpellier.

La fin du XVIIe et le XVIIIe siècles sont ensuite largement marqués par les modèles imitant les porcelaines orientales.