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Frédéric Bazille raconté par Camille Descossy

« Ainsi, dans l’histoire de l’art apparaissent, à toutes les époques, des êtres jeunes, rapidement brûlés par le génie ou que la mort ne peut prendre que lorsqu’ils ont laissé malgré tout derrière eux le meilleur d’eux-mêmes. »

Vue du Pic Saint-Loup et de l'Hortus
Camille René Ferréol Descossy
Vue du Pic Saint-Loup et de l’Hortus, 1944
Huile sur toile, 80 cm × 95 cm
44.3.1
Musée Fabre Don de l’artiste, 1944

C’est en 1938, un an après avoir fondé le Groupe « Frédéric Bazille » avec d’anciens camarades de l’École des Beaux-Arts de Montpellier, que le peintre Camille Descossy publie Sur 20 tableaux du musée Fabre – Petit essai critique dont sont extraits les textes qui suivent.

Les sujets peints par le groupe « Frédéric Bazille », formé de Georges Dezeuze, Jean Milhau, Gabriel Couderc, Albert Dubout, et Descossy lui-même, sont marqués par une certaine austérité, ainsi que par l’atmosphère et la lumière du Midi qui coïncident avec les grandes thématiques bazilliennes. C’est de leur pays que ces peintres tirent leur première source d’inspiration.

Descossy en magnifie les qualités dans un texte consacré à Bazille : « Au contact de la nature vivante, de la garrigue grouillante, la sève nourricière ne peut que monter du sol, aider à la création indiscutable » et insiste, avec ses camarades, sur l’indépendance de l’école picturale languedocienne.

Les Remparts d'Aigues-Mortes
Frédéric Bazille
Les Remparts d’Aigues-Mortes, 1867
Huile sur toile, 46 cm × 75 cm
56.13.1
Musée Fabre Achat de la Ville, 1956

« S’il est vrai qu’un mourant revoit à l’instant dernier sa vie entière, Frédéric Bazille dut voir, plus violente que toutes, l’image fulgurante, horizontale d’Aigues-Mortes couchée sous le grand ciel ; à l’horizon, comme une reine à ses tours, une seule nuée blanche et ronde, trop lointaine pour se refléter dans l’eau mince et telle qu’elle touchait les pieds de son chevalet en 1867, quand le soleil s’offrait enfin la peinture ».

Étude pour une vendange
Frédéric Bazille
Étude pour une vendange, 1868
Huile sur toile, 38 cm × 46 cm
18.1.5
Musée Fabre Don de Marc Bazille, 1918.

« A Bionne, l’été sur les vignes. Les ceps portent une ombre forte sur le sol. Sur cette terre, il a plu pendant la nuit, au petit matin ; l’eau non encore bue par le soleil de midi laisse à l’argile toute sa puissance rouge. Après la pluie bénie, des vapeurs montent vers le ciel et le vent roule de petits cumulus dans le beau temps.

Bazille enfonce les pointes de son chevalet et de son pliant dans la boue magnifique. Il respire, poumons pleins, le petit vent vif qui tempèrera jusqu’au soir l’atmosphère d’août.

La plaine, au pied du coteau, est découpée comme un damier et verte comme un tapis de billard. En contrebas, des têtes d’oliviers dépassent les rangs des vignes ; la limite du ciel et de la terre, l’air bleu éloigne la Gardiole.

Le peintre peint vivement car l’effet sera passager ; et cet après-midi, le soleil aura rongé toutes les forces colorées. Vers 11 heures, ayant encore dans les yeux la sensation première, il plie le matériel et rentre en crevant entre les souches la carapace de la bonne terre déjà sèche. »

Nature morte au héron
Frédéric Bazille
Nature morte au héron, 1867
Huile sur toile, 98 cm × 78 cm
898.5.2
Musée Fabre Don Madame Gaston Bazille, 1898

« Dans cette nature morte, on devine l’instinct d’une immense nouveauté et bien que ce soit un tableau d’atelier, on sent, autour des plumes de ces oiseaux, flotter je ne sais quel air nouveau, quel bon souffle campagnard.

Plus rien ne subsiste ici de conventionnel ; évanouie l’odeur de nature morte académique. Peu d’apprêt. Ces oiseaux sont posés de la manière la plus banale devant le chevalet du peintre et si Bazille a mis quelque complaisance à déployer les ailes de ce héron, il a jeté simplement les deux geais et la pie sur une étoffe blanche ; il s’est mis à peindre en pensant beaucoup à sa joie, suffisamment aux Espagnols, pas beaucoup à Oudry, presque pas à Chardin et du tout aux Hollandais.

Manet eut été fier de signer cette entreprise en deux couleurs : noir, blanc. Seul est adjoint finalement un brin de bleu (les plumes de geai sont si belles qu’on ne résiste pas au plaisir d’en étaler une) ; dans un coin de la palette, une goutte de brun. Quant au faire, il est franc et de larges aplats n’enlèvent rien à la légèreté des plumes du héron. L’ensemble est d’une richesse forte et discrète. »

Vue de village
Frédéric Bazille
Vue de village, 1868
Huile sur toile, 137 cm × 85 cm
898.5.1
Musée Fabre Don Madame Gaston Bazille, 1898

« Combien de fois Bazille a-t-il dû s’arrêter sous ce jeune pin, cette même heure où le soleil se plaque sur les frondaisons et les pierres en créant l’accord parfait ? »

« L’arbre et la fille ont le même âge ; une jeunesse qui sent bon la résine émane de l’enfant timide. Les brosses qui caressent son visage se font d’une douceur pleine de reflets clairs ; l’enchantement de l’œil va du visage sorti de cette robe roide à l’éblouissement qui couvre le lointain. Les maisons de Castelnau y sont éclairées de manière directe ; le soleil intégral qui les illumine est maître d’un ciel parfaitement propre ; la rivière elle-même devient ciel. »