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Soulages à Montpellier

Récit

À l’occasion des cent ans de l’artiste, le musée Fabre conviait le visiteur à (re)découvrir sous un nouvel angle, subjectif et intime, l’œuvre de Pierre Soulages, dont les liens privilégiés avec Montpellier remontent à ses vingt ans.

Maud Marron-Wojewodzki, conservatrice et commissaire, continue à faire vivre cette exposition au fil des collections et à partager avec vous l’œuvre du « peintre du noir et de la lumière ». Elle vous invite à (re)découvrir l’homme, son parcours et ses œuvres et sa technique. 


Tout au long de sa vie, Pierre Soulages a fréquenté de nombreux peintres, de différentes générations, dont certaines toiles ornent aujourd’hui les murs du musée Fabre. Ecrivains et poètes croisèrent également le peintre aveyronnais, tel Christian Bobin qui livre ces mots sur l’oeuvre de son ami :

“Il m’est impossible de penser aux peintures de Soulages comme à des œuvres d’art. Rue de Belleyme dans une galerie parisienne, au musée des Beaux-arts à Lyon, au dernier étage du musée Fabre à Montpellier, dans les grottes du musée Rodez, à Sète même, dans la maison du peintre, je n’ai pas vu de tableaux. J’ai senti une présence. Quelque chose qui s’arrache au néant où nous restons si souvent englués comme mouches sur le brun luisant d’un papier collant. J’entends par néant l’ensemble joli cœur de nos croyances, de nos habitudes et de nos conforts. Enfin quelqu’un vient qui, en se détachant du néant, nous en sauve."

  • Nature morte portugaise
    Robert Delaunay, 1915
    Détrempe sur toile, 85 cm × 107 cm
    48.16.1
    Musée Fabre Achat de la Ville, 1948
  • Composition
    Hans Hartung, 1945
    Huile sur papier marouflé sur contreplaqué, 73 cm × 50 cm
    2009.4.1
    Musée Fabre Achat de la Communauté d’Agglomération de Montpellier, 2009

Des rencontres décisives qui marquèrent sa carrière et son art aux hommages qui lui furent rendus, découvrez en légende de chaque image les témoignages des liens, passagers ou durables, qui unirent les artistes au maître de l’Outrenoir.

Le fonds d’œuvres de Pierre Soulages conservé au musée Fabre représente magnifiquement la décennie des années 1950 durant laquelle s’épanouit la couleur, et le procédé du raclage, mis en œuvre dès 1957. Également qualifiée d’arrachage, cette technique est obtenue au couteau à peindre en utilisant la surface entière de la lame. Au sein d’un même et unique mouvement, le peintre aveyronnais dépose sa peinture noire et la retire, tassant parfois la matière en fin de geste. Progressivement, l’artiste adopte des outils plus larges et plus souples, telles les lames de caoutchouc de grandes dimensions, afin de « transfigurer » la couleur par le noir et convoquer un nouveau rapport au clair-obscur. Ces recherches ont ainsi pour dessein d’amener à ce que « la matière, la couleur et la forme soient inséparables » en les faisant survenir en même temps.

Le philosophe Jean Grenier, en 1959, a saisi les qualités nouvelles induites par ces toiles raclées, dressant un parallèle géologique et archéologique à cet enfouissement de couches de peintures révélées a posteriori par le peintre : « Voilà que viennent à la surface des excavations ignorées, des couleurs englouties, comme de violents séismes arrachent au fond des mers les terres volcaniques et en font de nouvelles îles. Ainsi la seule répétition des mouvements de brosses dessine et révèle ce qui était perdu et éclaire le reste. Le peintre n’a plus besoin de ménager à l’intérieur de ses architectures des éclairages à la Piranèse, il obtient sa lumière des parties les plus sombres en rabotant celles-ci ; les degrés d’une couleur enfouie et disparue résonnent alors comme les pas dans un souterrain et baignent l’ombre monumentale d’une lumière douce et caressante. »

  • Peinture 162 x 114 cm, 28 décembre 1959
    Pierre Soulages, 1959
    Huile sur toile, 162 cm × 114 cm
    2005.12.2
    Musée Fabre Donation Pierre et Colette Soulages, 2005
  • Peinture 162 x 130 cm, 2 novembre 1959
    Pierre Soulages, 1959
    Huile sur toile, 162 cm × 130 cm
    D2007.1.3
    Musée Fabre Dépôt de l’artiste, 2007
  • Peinture 81 x 60 cm, 6 janvier 1957
    Pierre Soulages, 1957
    Huile sur toile, 81 cm × 60 cm
    D2007.1.2
    Musée Fabre Dépôt de l’artiste, 2007

Durant les années 1960 et 1970, Pierre Soulages élabore une nouvelle manière de peindre, qu’il qualifie lui-même de « cistercienne ». C’est aussi l’époque où il s’installe, avec son épouse Colette, dans une maison conçue selon leurs plans à Sète, donnant sur la mer.
Marqué par une nouvelle sobriété, les toiles de cette période témoignent d’une agrandissement du format et de son déploiement horizontal. Ces deux aspects participent de la volonté de Pierre Soulages d’offrir un nouveau regard, panoramique, sur ses œuvres.

Peinture 162 x 434 cm, 27 mars 1971
Pierre Soulages, 1971
Huile sur toile, 163 cm × 434 cm
2005.12.6
Musée Fabre Don Pierre et Colette Soulages, 2005

La fluidité de la matière ainsi que le recours strict au noir et blanc, ou au noir et bleu, vont de pair avec des qualités graphiques indéniables, qui ont amené le critique américain Harold Rosenberg à parler de « macrographies » pour désigner les œuvres de ces deux décennies. Dans l’oeuvre Peinture 162 x 434 cm, 27 mars 1971, le signe, se développant sous forme de boucles et jambages à l’allure dynamique, tranche sur le fond blanc de la toile.

Peinture 130 x 355 cm, 21 septembre 1971
Pierre Soulages, 1971
Huile sur toile, 100 cm × 355 cm
D2007.1.6
Musée Fabre Dépôt de l’artiste, 2007

Interrogé en 1970 par Catherine Millet sur son usage du noir et blanc, Soulages répondait : « Un tableau noir et blanc n’a rien à voir avec son environnement qui est toujours coloré. Le tableau apparaît comme quelque chose de réellement isolé dans le monde, à part. Il est très rare que dans la nature on rencontre le noir et blanc comme on le rencontre dans les toiles des peintres. »
D’autres œuvres, plus ramassées, donnent à voir de larges bandes obliques ascendantes et descendantes qui cèdent la place à un all-over de peinture bleue aux tonalités claires. Comme l’indiquait le peintre, « le rapprochement d’un noir et d’un bleu a toujours quelque chose d’assez sensuel, on s’y livre avec une certaine volupté ».

  • Peinture 162 x 240 cm, 30 avril 1972
    Pierre Soulages, 1972
    Huile sur toile, 162 cm × 240 cm
    D2007.1.7
    Musée Fabre Dépôt de l’artiste, 2007
  • Peinture 202 x 256 cm, 10 octobre 1963
    Pierre Soulages, 1963
    Huile sur toile, 202 cm × 256 cm
    2005.12.4
    Musée Fabre Don Pierre et Colette Soulages, 2005

« Un jour de janvier 1979, je peignais et la couleur noire avait envahi la toile. Cela me paraissait sans issue, sans espoir. Depuis des heures, je peinais, je déposais une sorte de pâte noire, je la retirais, j’en ajoutais encore et je la retirais. J’étais perdu dans un marécage, j’y pataugeais. Cela s’organisait par moments et aussitôt m’échappait. Cela a duré des heures, mais puisque je continuais, je me suis dit qu’il devait y avoir là quelque chose de particulier qui se produisait dont je n’étais pas conscient [...]. Je suis allé dormir. Et quand, deux heures plus tard, je suis allé interroger ce que j’avais fait, j’ai vu un autre fonctionnement de la peinture : elle ne reposait plus sur des accords ou des contrastes fixes de couleurs, de clair et foncé, de noir et de couleur ou de noir et blanc. Mais plus que ce sentiment de nouveauté, ce que j’éprouvais touchait en moi des régions secrètes et essentielles. »

  • Peinture 162 x 114 cm, 27 février 1979
    Pierre Soulages, 1979
    Huile sur toile, 163 cm × 115 cm
    2005.12.13
    Musée Fabre Don Pierre et Colette Soulages, 2005
  • Peinture 162 x 127 cm, 14 avril 1979
    Pierre Soulages, 1979
    Huile sur toile, 162 cm × 127 cm
    2005.12.14
    Musée Fabre Don Pierre et Colette Soulages, 2005

Cet épisode est à l’origine d’une peinture que l’artiste identifiera quelques mois plus tard sous le terme d’« outrenoir », ouvrant un nouveau « champ mental » au-delà du noir, caractérisée par un traitement inédit de la matière picturale où la variété des textures, lisses ou striées, induit une perception plurielle de la lumière.

  • Peinture 324 x 181, 22 décembre 1996
    Pierre Soulages, 1996
    Huile sur toile, 324 cm × 1821 cm
    99.4.1
    Musée Fabre Achat de la Ville avec la participation du FRAM Languedoc Roussillon, 1999
  • Peinture 324 x 181, 30 décembre 1996
    Pierre Soulages, 1996
    Huile sur toile, 324 cm × 181 cm
    99.4.2
    Musée Fabre Achat de la Ville avec la participation du FRAM Languedoc Roussillon, 1999
  • Peinture 324 x 181 cm, 17 mars 2005
    Pierre Soulages, 2005
    Acrylique sur toile, 326 cm × 181 cm
    2005.12.20
    Musée Fabre Don Pierre et Colette Soulages, 2005

Figurant dans la grande rétrospective dédiée à l’artiste en 1979 au Musée national d’Art moderne, Peinture 162 × 127 cm, 14 avril 1979 correspond au premier outrenoir total – la toile originelle dont il est fait le récit n’ayant pas été conservée – où le noir recouvre alors l’intégralité de la surface et fut présentée au musée du Louvre lors de l’hommage rendu au peintre il y a peu. 

Bien que concomitant des premiers Outrenoirs, en 1979, le travail à partir de polyptyques se développe pleinement au cours des années 1980, décennie durant laquelle l’artiste explore de nouveaux formats.

Le recours à cet assemblage de panneaux, qui s’inscrit de plain-pied dans l’histoire de la peinture sacrée occidentale, n’est pas sans faire écho aux recherches menées par l’artiste aveyronnais dans le cadre de la confection des vitraux de l’église Sainte-Foy-de-Conques, entre 1987 et 1994, dont les meneaux structurent à la manière d’un polyptyque les différentes plaques de verre.

Dans les salles du musée Fabre, cinq toiles sont fixées verticalement via des câbles tendus entre le sol et le plafond, accentuant la matérialité de l’œuvre qui prend la forme d’un écran faisant face au visiteur, tandis que le châssis reste visible au verso.

Ce dispositif fut pour la première fois pensé en 1966 au Museum of Fine Arts de Houston, qui consacrait une rétrospective à Pierre Soulages.

Ces polyptyques créent de fortes alternances de textures, lisses et striées, dont la transition laisse percevoir, par endroits, la mémoire de l’outil.


L’année 2001 marque le retour à un entrelacement des noirs et des blancs dans le travail de Pierre Soulages. Ce rapport au clair-obscur se manifeste ici par un « traitement flou des frontières », où subsiste la toile en réserve sous la forme de fines lignes aux contours accidentés, crées par l’usage inédit d’un chiffon recouvrant une large brosse, appliquée perpendiculairement à la toile.

  • Peinture 222 x 222 cm, 1 septembre 2001
    Pierre Soulages, 2001
    Huile sur toile, 222 cm × 222 cm
    2005.12.19
    Musée Fabre Don Pierre et Colette Soulages, 2005
  • Peinture 324 x 362 cm, 1986
    Pierre Soulages, 1986
    Huile sur toile, 324 cm × 362 cm
    2005.12.15
    Musée Fabre Don Pierre et Colette Soulages, 2005
  • Peinture 181 x 405 cm, 12 avril 2012
    Pierre Soulages, 2012
    acrylique sur toile, 181 cm × 405 cm
    2013.7.1
    Musée Fabre Donation de la Fondation d’Entreprise du musée Fabre, 2013

Comme l’indiquait l’artiste, « Ce n’est pas un blanc découvert, c’est un blanc qui en réalité conduit au travail sur le noir [...]. C’est le blanc qui a dirigé la trace du noir, autrement dit là aussi c’est la lumière qui dirige, puisque c’est la manière dont le blanc s’éclairait qui dirige les noirs que j’ai apposés. »